Voyage à vélo sur la Dalton Highway

La Dalton Highway fut construite en 1974 comme route d’approvisionnement pour l’oléoduc trans-Alaska. Elle relie Deadhorse, sur les rives de l’océan Arctique, à Livengood sur une distance de 666 Km, à quoi s’ajoute 134 Km pour se rendre à Fairbanks, soit un total de 800 Km.

On y vient d’avantage pour travailler dur que pour faire du tourisme. Elle est l’une des routes les plus isolées au monde avec seulement trois villes traversées : Deadhorse (25 habitants), Coldfoot (10 habitants) et Wiseman (14 habitants). Au programme, l’immensité de la toundra, une nature extrêmement sauvage et le calme.

J’en rêvais depuis le jour où j’en ai appris l’existence. J’avais le sentiment en me rendant sur la Dalton Highway de réaliser un voyage dans le voyage, car il faut bien se l’avouer, après un an sur la route, la routine s’installe et l’émerveillement n’est plus de tout les instants. Je voulais terminer mon voyage par une expérience unique, intense et inoubliable. Je me suis donc rendu en Alaska.

Après une semaine passée le long du Denali Park je suis arrivé à Fairbanks, y ai effectué les derniers achats et me suis envolé pour Deadhorse.

Départ de Deadhorse

Nous sommes le 31 Mai 2012, il 9h00 lorsque l’avion se pose sur le tarmac. Trop excité et devant partir à 4h00 pour me rendre à l’aéroport, je n’ai pas dormi. Je suis dans un état second, mais le froid ne tarde pas à me remettre sur les rails, il fait -3°C.

Je tourne un peu dans la ville pour me rendre au Brooks Range Supply y acheter des cartouches de gaz. L’ombre des usines apparait dans l’épais brouillard, tout semble être en noir et blanc, l’extrême hostilité des lieux ce fait immédiatement sentir, l’ambiance y est apocalyptique. Les hommes qui y travaillent sont de véritables forçats, à l’image de l’endroit, démesurément grands et costauds, mais la bonne humeur est partout. En Alaska la négativité n’existe pas !

Voyage à vélo sur la Dalton Highway

La Toundra

Le néant s’étend aussi loin que porte ma vue, la neige recouvre toujours partiellement la toundra et les rivières sont en grandes parties sous la glace. Rapidement j’aperçois un troupeaux de bœufs musqués, puis des élans, des nuées d’oiseaux… La nature se réveille doucement après l’hiver, la magie des lieux opère. Toute mon attention est concentrée dans le moment présent, je ne pense plus à rien.

Un homme qui m’a aperçu prendre la route une heure plus tôt à Deadhorse me double en 4×4 et s’arrête pour discuter. Il me questionne et apprends que je suis venu là sans bombe anti-ours, ni armes bien sûr. En effet j’avais estimé que le risque était minime si je prenais soin de placer mon sac de nourriture loin de ma tente la nuit et je n’étais aussi pas convaincu par l’efficacité de l’objet. Il me donna ou « m’obligea » à prendre la sienne instantanément. Et avant de partir me dit : « Si tu as le moindre problème, tu arrête un camion, tu lui donne mon numéro de téléphone et je viens te chercher ». Je précise qu’il redescendait sur Fairbanks !

De la même manière, on m’avait mis en garde contre la vitesse à laquelle roule les camions. Tous sans exception ralentissent au moment de doubler pour ne pas vous couvrir de poussière. Tous s’assurent que vous n’avez pas besoin d’aide, et il en va de même pour les pick-up et tout autres véhicules.

Bienvenu en Alaskaaa !

Dalton Highway à vélo

Les Brooks Range

Après 270 Km de toundra et deux jours et demi de route, je franchis l’Atigun Pass à 1444 m d’altitude. Il marque le passage de la chaine de montagne des Brooks Range. 3h30 de montée dans la boue, les sommets sont couverts de neige, et de l’autre côté, les paysages radicalement différents. Je retrouve la verdure avec de grandes forêts de sapins, et 10°C de plus.

Puis en fin d’après midi j’essuie une tempête de grêle. Tout va très vite dans le nord, le ciel est bleu et en un claquement de doigt, le vent tourne, vous êtes collé à la route, la tête dans le guidon, sous les grêlons et le hurlement de la foudre.

Aussi vite que la tempête est venue, elle repart. Plus d’une fois j’ai aperçu au loin les éléments se déchainer, et les nuages noirs filer quelques minutes avant mon arrivée.

Voyage à vélo sur la Dalton Highway, Alaska

Cercle polaire Arctique

J’arrive au cercle polaire Arctique au soir de la quatrième journée et y monte le bivouac de l’autre côté de la route où se situe le parking (il est interdit de camper sur les parkings).

Pour la première fois depuis que je suis en Alaska je comprends pourquoi les moustiques ont une si mauvaise réputation. Je n’ai jamais monté la tente aussi vite. Ils n’ont aucune difficulté à piquer au dessus des vêtements, j’enfile donc le pantalon de pluie, la veste de pluie, laisse le casque et met la moustiquaire de tête. Partout où ils sont susceptibles d’aller s’engouffrer, comme les tibias ou les mains, je m’asperge d’anti-moustiques. Mais pour manger je suis bien obligé de soulever un minimum la moustiquaire de tête et à chaque fois j’en avale au passage. La nuée de moustiques qui m’entoure est impressionnante, et le bourdonnement qui en résulte encore plus. C’est une fois au calme dans la tente que le bruit semble démesuré en rapport de la taille de ces petites bêtes.

Au petit matin, avec la rosée, ils sont tous collés sur la face intérieur de la toile de tente. Ce qui est toujours agréable lorsqu’il secouer la toile pour la ranger !

Voyage à vélo sur la Dalton Highway, Alaska

Une épreuve de force

Jamais rouler en vélo ne m’a semblé être aussi dur, je tracte 55 Kg, les routes sont en gravier quand j’ai la chance que ce ne soit pas de la boue, et j’enchaine les collines. Parfois jusqu’à 5 Km d’ascension. Cinq kilomètres dans ces conditions c’est une heure de route (et à cette vitesse les moustiques sont au rendez-vous !). Répété 4 ou 5 fois par jour, j’en arrive à passer 90% de mes journées à monter. Les pentes sont si raides que les descentes sont avalées en quelques minutes, à moins que le vent en ai décidé autrement.

Dans cette immensité, le vent ne semble être freiné par rien, ça puissance est sans limite. Le simple fait de monter la tente ou allumer le réchaud devient compliqué !

Je roule 6 à 8h par jour et suis affamé en permanence. J’avais emporté avec moi huit jours de nourriture, mais pour pouvoir manger à ma faim, je table maintenant sur sept jours pour rejoindre Fairbanks. Tous les soirs je suis vidé de toute énergie, souvent je dois négocier 15 min avec moi-même pour trouver le courage de saisir mon stylo et mon cahier et écrire le résumé de la journée.

Physiquement le changement est perceptible, jamais mes cuisses n’ont été si volumineuses !

Voyage à vélo sur la Dalton Highway, Alaska

Arrivée à Fairbanks

La difficulté est souvent le prix à payer pour gouter à l’excellence, car si les journées sont épuisantes le moral reste inébranlable. Depuis Deadhorse, chaque journée est forte en émotion. Dans cet environnement où toute trace humaine semble une pièce rajouté, où tout simplement, l’homme n’est pas à sa place, on se sent privilégié de pouvoir vivre ces moments. Chaque nouveau paysage qui apparait au sommet des collines prend une saveur toute particulière. Toute notre attention est intégralement absorbée par les lieux. Il n’y a alors de place que pour l’optimisme et la bonne humeur. La sensation de liberté est totale, voyager à vélo prends tout son sens.

C’est fatigué mais le cœur léger, et sous la pluie, que je retrouve la civilisation.

Voyage à vélo sur la Dalton Highway, Alaska.

Bilan

Si vous planifiez un périple sur la Dalton Highway et que comme moi vous vous posez dix milles questions, voici les réponses !

1. Les chiffres

  • Jour 1 : 99 Km – 5h26min – 18 Km/h
  • Jour 2 : 125 Km – 7h25min – 17 Km/h
  • Jour 3 : 104 Km – 6h40min – 15,6 Km/h
  • Jour 4 : 149 Km – 7h54min – 19 Km/h
  • Jour 5 : 103 Km – 7h23min – 14 Km/h
  • Jour 6 : 117 Km – 7h56min – 14,8 Km/h
  • Jour 7 : 102 Km – 6h05min – 16,8 Km/h

2. Le Vol

  • Compagnie : Alaska Airlines.
  • Emballage du vélo : Carton fourni par la compagnie au moment de l’enregistrement.

3. Les cartouches de gaz

  • Disponible chez Brooks Range Supply à Deadhorse. Ce sont des Coleman 250 70/30 de butane/propane. Valve classique compatible avec tous les réchauds, excepté Camping gaz.
  • Il est préférable de téléphoner quelques jours auparavant pour s’assurer qu’il y a du stock.

4. Les ravitaillements

  • Deadhorse : Toujours chez Brooks Range Supply, vous trouverez à l’étage une petite superette où tout est hors de prix. C’est bon pour dépanner si vous avez oublié quelques choses, mais mieux vaut faire ses courses à Fairbanks avant de partir.
  • Wiseman : A 382 Km de Deadhorse. La ville est en retrait de la route, je ne l’ai même pas vue, mais aucun ravitaillement n’est possible.
  • Coldfoot : 22 Km après Wiseman. Vous y trouverez un restaurant et quelques chambres, mais pas de supérette.

Il n’est donc pas possible de se ravitailler en route, il faut tout emporter avec soi.

5. L’eau

  • J’avais acheté un filtre Katadyn Hiker Pro à Anchorage. J’ai toujours trouvé de quoi me ravitailler dans les rivières mais après deux semaines le filtre était complètement encrassé. Le courant est très fort et draine énormément de sable. D’ailleurs je pense que si j’ai fini la semaine en petite forme l’eau ni était pas pour rien. J’ai souvent eu mal au ventre.
  • Je ne l’ai jamais faite bouillir, mais ajouté un micropur après filtration.

6. L’Alimentation

  • Matin : Oatmeal cuit dans l’eau avec du Cacao en poudre.
  • Midi : Bagels (au blueberry ou raisin) et beurre de cacahuète.
  • Soir : Un sachet de nouilles de 80gr avec son assortiment de légumes.
  • Extra : 25 Barres de céréales, 2,8 Kg de fruits secs (mix de raisins, cacahuètes, amandes, cerises, …) et un paquet de 800 gr de céréales (muesli).

Si c’était à refaire, je ne prendrais pas de réchaud et mangerais matin, midi et soir ma mixture à base de flocons d’avoine.

7. Combattre les moustiques !

  • Moustiquaire de tête Sea to Summit AMOSHP avec traitement à la perméthrine.
  • Anti-moustique en spray contenant du DEET. Après la Dalton Highway j’ai continué sans spray parce que j’utilisais une bombe par semaine.
  • Le plus important c’est de rester calme !

8. Prévention contre les ours

  • Uniquement une bombe au poivre. Pas de boite pour la nourriture, par de « stylo explosif »…
  • Quand c’était possible j’accrochais mon sac de nourriture dans un arbre, sinon je le posait simplement par terre, toujours à entre 50 et 100 mètres de la tente. Si aucun ours n’est parti avec mon sac, un écureuil a tenté d’y entrer !
  • Je ne campais pas dans le bois de sorte à être voyant de loin et à ne pas créer la surprise.
  • Je n’en ai pas croisé un seul sur la Dalton Highway. Mais jusqu’à quatre par jour dans le Yukon. Jamais agressifs, ils s’enfuient généralement très vite dans le bois lorsqu’ils nous aperçoivent. Excepté s’il y a les petits, la mère reste là à faire le gué.

9. La météo

  • Vent : En majorité de dos, je dirais 4 jours de dos, 3 jours de face. J’ai été chanceux car ensuite, je l’ai eu de face jusqu’à Vancouver.
  • Pluie : Deux tempêtes de grêle de 15 min, une après-midi de pluie et quelques gouttes à droite à gauche de temps en temps, trois fois rien, j’estime avoir été chanceux aussi avec la pluie.

10. La carte

Ce n’est pas vraiment utile mais j’aime noter mes étapes tous les jours :

11. Magasins de sport : Matériel vélo et outdoor

A propos de l'auteur Voir tous les articles Site web de l'auteur

Bertrand

C'est à la suite d'un tour du monde à vélo réalisé entre 2011 et 2012 que ce blog a vu le jour avec pour objectif de mettre à disposition du futur voyageur, au long cours ou en vacances, les informations nécessaires à sa préparation.

19 CommentairesEcrire un commentaire

  • En tout cas, ton blog me fait rêver ! Je le dévore ! J’espère pouvoir en faire autant dans quelques petites années. :)

  • Extra même si ce fut un peu court (pour nous) on sent tout de même le sens de cette « route »Qi petit à petit devient un mythe. Un route difficile comme la traversée du sud Lipez

    • J’aurais pu aussi t’envoyer une photo de la Dalton à la place de Chengdu, je vois en plus que personne ne t’a orienté vers l’Amérique, encore moins l’Alaska. Comme tu as déjà fait Chengdu, tu sais ce qu’il te reste à faire ;)

  • « …un peu court », vous y êtes allé ?
    je voulais dire dans le (pour nous) que la longueur du récit nous paraissait court, trop court tellement cette aventure donne envie d’en lire plus…

    • J’avais une chance sur deux entre la longueur du récit et votre éventuelle « expédition » sur la Dalton et par modestie sans doute, j’ai choisi la deuxième solution :).
      C’est vrai que je ne me suis jamais posé autant de questions qu’avant d’aller sur la Dalton et les récits ne sont finalement pas nombreux, y compris en Anglais. Plus qu’un récit je voulais savoir si j’allais pouvoir trouver de l’eau, trouver du gaz à Deadhorse…

  • Bonjour Bertrand,
    Cela fait un moment que j’ai cette route en tête. Je parcours le net afin de trouver des témoignages et enfin, j’ai trouvé un blog français !
    Quel type de vtt as tu utilisé pour parcourir les 800 kms ?
    Tu avais une remorque ?
    As tu rencontré d’autres cyclistes sur ce parcours ?

    • Bonjour Nicolas,
      J’ai utilisé mon vélo de voyage habituel : Surly Long Haul Trucker. Avec des Front/Back Roller Plus et un Rack Pack. J’étais chargé au taquet, surtout lors des premiers jours où les stocks de nourriture étaient au maximum !
      Je n’ai pas croisé d’autres cyclistes, mais je sais de voyageurs en 4×4 qu’un espagnol se trouvait à un jour de route de moi.
      N’hésite pas si tu as des questions.

  • Bonjour
    nous travaillons sur la traversée des ameriques en voiture.
    Sur wikipedia il est indiqué que la Dalton HWY est interdite aux véhicules sur une bonne partie du parcours ???
    Pouvez vous m’éclaircir à ce sujet ?

    Moustiques présents toute l’année ?

    Cordialement et bravo

    • Bonjour, merci pour votre message.

      Il y a des camions qui font la navette jusqu’à Deadhorse, des motos, j’ai du voir une voiture, dans le nord c’est plus souvent des 4×4, et j’ai moi-même fait l’intégralité de la route à vélo, donc je vois pas de quoi il s’agit.

      Je doute qu’il y ai des moustiques en hiver par -40, je dirais qu’ils sortent au printemps et en été, et qu’il remballe les gaules aux premières coups de froid.

  • je pense qu’il faut mieux être en forme physiquement pour la prendre.
    Avec la température basse , est ce que la transpiration de ton corps t’a posé des problèmes particuliers ?

    • Oui, il y a plutôt intérêt à être en forme car même en forme c’est du costaud.

      Il faut faire en sorte de transpirer le moins possible pour ne pas avoir froid. Je n’ai pas eu de soucis particulier sur la Dalton.

    • Jamais. J’en ai pris qu’une en un an, un jeune qui a traversé la route à vélo au moment où j’entamais le dépassement :).

  • lol
    ok. tant mieux.
    sur cette route il faut mieux éviter.

    et depuis que tu voyage en vélo. Quelle à était ta plus belle chute ?
    ( si il y en à une )
    et dans quelle circonstance.

    • Il n’y en a pas eu depuis, je n’ai même pas souvenir d’avoir chuté bêtement en VTT par exemple. Je ne prends jamais de risques inconsidérés, ou je n’en prends plus.

  • Bonjour Bertrand,
    J’envisage la Dalton pour mi-mai sur 10 jours (peut être moins…). L’accès à l’océan arctique est de nouveau possible vers le 24 via les tour-opérateurs.
    As tu trouvé facilement des sources d’eau ?
    Faut-il prévoir une longue distance sans point d’eau ?
    Merci d’avance
    Nicolas

    • Bonjour Nicolas,

      Il y a des rivières régulièrement, je n’ai jamais été coincé par l’eau. Les températures font que l’on ne boit pas des quantités industrielles non plus donc il n’y a pas besoin de ravitailler toute les deux minutes. Je n’ai plus souvenir des quantités que je transportais par contre, probablement deux bidons d’1 litre et je ne suis même pas certain que j’avais une bouteille d’1,5L en plus, mais autant jouer la sécurité, surtout jusqu’au Brooks Rang, ça doit être là le plus délicat, mais si les souvenirs sont aussi vagues c’est que ça n’a pas été un gros problème;

      En tous les cas tu croiseras des rivières plusieurs fois par jour.

      Bonne route ;).

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *